Au Sénégal, le mirage de la «Grande muraille verte»

La Grande muraille verte, vaste projet de lutte contre la désertification au Sahel, est financée à coups de milliards de dollars. Mais au Sénégal, de nombreux acteurs locaux dénoncent un programme qui n’avance pas.

Cet article a été produit avec le soutien du Civil Forum for Asset Recovery (Forum civil pour le recouvrement des avoirs, CiFAR) au travers de leur programme Investigate West Africa.

Région de Louga (Sénégal), reportage

Quelques arbustes desséchés, des plantations piétinées et une clôture délabrée. C’est tout ce qu’il reste des cultures maraîchères de Fallou Fall [*], chef de village dans la région de Louga, à 200 kilomètres au nord de Dakar. Chapeau de paille vissé sur la tête, le quinquagénaire regarde d’un air sombre son champ clairsemé. En ce début d’après-midi, seules les chèvres sont de sortie sous le soleil brûlant.

Depuis quatre ans, son exploitation est associée aux travaux de la Grande muraille verte, vaste projet de lutte contre la désertification au Sahel. Pourtant aujourd’hui, faute d’avoir reçu le matériel et le suivi promis, c’est par ses propres moyens qu’il tente de faire vivre son champ. Une tâche ardue, car sans équipement ni soutien, les plantations ne tiennent pas plus de quelques mois. « Tous les reboisements de l’année dernière n’ont servi à rien », dit-il, dépité. L’ambitieux programme de la Grande muraille verte n’a pas eu les résultats qu’il espérait.

Le Sénégal fait pourtant figure de vitrine de ce projet panafricain. Initié en 2007 par l’Union africaine, il prévoit de traverser onze pays avec une bande de végétation de près de 8 000 kilomètres de long pour 15 kilomètres de large. Objectif : ralentir la progression du désert et contrer les effets du réchauffement climatique, de Dakar à Djibouti.

Au-delà du reboisement, ce programme prône une approche intégrée : agriculture durable, protection des ressources en eau et création d’activités économiques pour les populations locales. Mais ici, dans le nord du Sénégal, devant le champ désertique de Fallou Fall, le pays-vitrine semble être le reflet d’un échec. Et à l’échelle du pays, il est difficile de connaître la liste précise des projets réalisés et encore moins leur état d’avancement. 

Pourtant, l’argent ne semble pas manquer au projet global. En 2021, plus de 18 milliards de dollars ont été promis lors du One Planet Summit à Paris en janvier puis à la COP26 à Glasgow en novembre. La Banque mondiale s’est par exemple engagée à investir 5,6 milliards de dollars d’ici 2025 dans les onze pays concernés. L’Union européenne a quant à elle promis plus de 700 millions d’euros par an, sans préciser la distribution par pays.

Si une partie des fonds semble être arrivée jusqu’à certaines agences exécutives, d’autres financements restent difficiles à tracer. Au cours de son mandat, même Karine Fakhoury peinait à en voir la couleur, alors qu’elle travaillait sur l’un des programmes-phares du Sénégal, les jardins circulaires Tolou Keur. « Je n’avais bien souvent même pas de voiture à disposition pour me rendre sur les projets Tolou Keur de la Grande muraille alors que ça me prenait une dizaine d’heures de route », détaille la Franco-Sénégalaise. Mais il y a plus : après avoir obtenu, à force de revendications, des financements pour dix communes en septembre 2021 pour des actions de reforestation et de formation, tout a été brutalement interrompu trois mois plus tard. « Je ne sais toujours pas pourquoi ni où sont passés les fonds prévus à cet effet », regrette-t-elle.

« Ce projet n’est pas une réussite »

La désillusion est telle qu’elle a même gagné Haïdar El-Ali, écologiste et homme politique haut en couleur, qui fut directeur de l’ASERGMV entre juillet 2019 et mars 2022. « Pour moi, malheureusement, ce projet n’est pas une réussite », lâche-t-il entre deux formulations imagées. « Les fonds de la Grande muraille verte alloués au pays sont gérés par la FAO [Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture] qui a dépensé beaucoup en frais de fonctionnement et voyages d’études mais n’a pas bien redistribué l’argent », accuse-t-il. Sollicitées par Reporterre sur le bilan et les financements du projet au Sénégal, ni la FAO ni la direction actuelle de l’ASERGMV n’ont pas répondu. 

Devant le manque de résultats du projet, face au désenchantement qui semble gagner nombre de ceux qui tentent de faire avancer les choses, l’image du pays modèle de la Grande muraille verte commence à se flétrir. Pour Karine Fakhoury, l’argent ne suffit pas : « Les responsables ont besoin de formation continue en la matière et d’une réelle conscience des impacts dans leur quotidien. »

Les chèvres se glissent facilement à l’intérieur de la pépinière dédiée à la Grande muraille à cause du mauvais état de la clôture. © Kalaamou/Reporterre

Un constat partagé par le FEM, l’un des plus importants bailleurs financiers du projet au Sahel — d’après le colonel Gora Diop, directeur de la Grande muraille verte au sein de l’ASERGMV, 80 millions de dollars ont été accordés par ce Fonds au Sénégal de 2010 à 2021. Ibrahima Sow, son coordinateur régional en Afrique, souligne le manque de pérennité des aménagements. « On ne finance pas de façon infinie, explique-t-il. Normalement, l’État doit prendre le relais. Ça ne se fait pas toujours, et parfois des projets meurent dès que notre financement s’arrête. »

Mais ces problèmes de fonctionnement sont loin de décourager tout le monde. Gora Diop est enthousiaste : « On va en faire un pôle de développement socio-économique résilient, assure-t-il, en tenant compte de l’équité sociale, de la viabilité économique des projets, en créant des emplois pour les jeunes et les femmes. » Pour preuve, il présente fièrement l’installation de 12 jardins polyvalents, bénéficiant à un millier de femmes.

De nombreux « dysfonctionnements administratifs »

Derrière ce discours optimiste, impossible cependant d’évaluer l’efficacité de tous les chantiers, annoncés « en cours d’évaluation » lors de nos requêtes auprès de l’Agence. Le suivi à long terme des projets semble aussi avoir été freiné par le contexte politique. « Un jour, se souvient Ibrahima Sow, un ministre qui avait décidé une allocation de ressources pour un projet a été remplacé, et le nouveau ministre, qui a voulu imprimer sa marque, a modifié le projet. »

Une telle gestion n’est pas sans conséquences. Sur le terrain, selon plusieurs témoignages, des chantiers s’en trouvent ralentis, bâclés ou avortés, et les salariés en ont subi les retombées. Des agents de reforestation ont attendu des mois le paiement de leurs salaires. « On nous a expliqué que c’était dû à des dysfonctionnements administratifs », nous confie l’un d’eux. Le problème est loin d’être nouveau. « Quand je suis arrivé en 2019, j’ai trouvé énormément de dettes, et des gens qui n’avaient pas été payés depuis deux ans », dit Haïdar El-Ali. En juin de cette année, après l’arrivée du nouveau directeur de l’ASERGMV, la situation « semble s’être régularisée », tempère cependant Karine Fakhoury.

Le mini forage à énergie solaire implanté par Fallou Fall pour son agriculture maraîchère. © Kalaamou/Reporterre

Ce problème de paiement fait écho à la gestion financière défaillante de l’Agence de la Grande muraille verte (l’ancêtre de l’ASERGMV), épinglée en 2016 par la Cour des comptes du Sénégal avec d’autres agences du pays. « Malgré l’importance des ressources financières mises à la disposition des agences, les dysfonctionnements dans leur pilotage et leur gouvernance ainsi que dans leur gestion budgétaire, financière et comptable limitent leur efficacité », peut-on lire dans le rapport de l’institution.

Mirage et OGM

En cause : « Le caractère insoutenable de leurs dépenses de personnels dû à des recrutements non nécessaires, une capacité d’autofinancement faible, des obligations et charges fiscales et sociales non honorées », indique le document. Si selon ce rapport, des défaillances comme l’évasion fiscale pratiquée jusqu’en 2013 ont été corrigées, le doute persiste pour d’autres. Un audit de suivi des recommandations a bien été initié par la Cour des comptes, mais n’a pas encore été publié. 

Pour Karine Fakhoury, ces dysfonctionnements ont été la désillusion de trop. En 2021, elle a invoqué la clause de conscience en vue de démissionner de l’ASERGMV. Si elle l’a effectivement quittée en 2022, elle s’inquiète pour l’avenir, notamment depuis le passage de la loi sur la biosécurité. Votée au mois de juin sans débat à l’Assemblée nationale du Sénégal, cette mesure ouvre la voie à l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés (OGM). L’ancienne haut cadre de l’ASERGMV craint en particulier que le programme Tolou Keur qu’elle a développé pour la Grande muraille verte soit instrumentalisé pour y introduire l’utilisation d’OGM. Et de résumer : « La Grande muraille verte reste un mirage, une utopie : tout reste à faire. »

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